Binet: “Pour les Bidochon, le progrès offre son côté néfaste”
Après le portable et Internet, Robert et Raymonde n’arrêtent pas le progrès… Christian Binet revient sur leur évolution et leur adaptation à la modernité, lui qui partage sa vie avec ses personnages depuis 30 ans.

Christian Binet, comment sont nés les Bidochon ?
« J’avais des histoires sur la vie quotidienne à raconter. J’ai pris à l’époque les maîtres de Kador, un chien héros d’une de mes séries. Je l’ai rapidement enlevé de la série car un animal qui lit les philosophes ne collait pas. Les gens devaient s’identifier aux deux personnages… Quant au nom, ça vient de la viande, la “bidoche”, j’ai rajouté “on”, pour faire plus doux, tout simplement. »
Comment les avez-vous déterminés physiquement et au niveau du caractère ?
« En humour, les références doivent être simples et visibles. Robert est une caricature du Français moyen avec son béret et ses bretelles. Ce sont des notions qui ont un peu vieilli mais les clichés restent bien présents. Si j’avais dû faire un Allemand, j’aurai pris un chapeau tyrolien, un chapeau melon pour un Anglais… En le voyant, on sait de qui on parle, c’est l’avantage du cliché dont la référence est rapide.
Robert n’est pas méchant, mais ce n’est pas une lumière. Il est borné, misogyne, ne supportant pas que sa femme en sache plus que lui. Pour Raymonde, derrière son physique disgracieux se cache une femme intelligente et sensible, avec du bon sens mais étouffée par son mari. »
Ce qui est amusant, c’est qu’ils fonctionnent, bien malgré eux, comme un duo d’humour !
« Je pense que l’humour ne marche que comme ça. Il faut un personnage intelligent et une andouille, comme dans Laurel et Hardy. Je reprends les fondamentaux des duos d’humour : Raymonde, c’est un peu le clown blanc qui met en avant Auguste, l’abruti qui fait rire, à savoir Robert. »
Ont-ils évolué avec les années ?
« Ils évoluent un peu comme moi avec le temps. La série était plus vulgaire dans le premier tome, puis peu à peu, j’ai commencé à sentir un peu plus mes personnages, je me suis rapproché d’eux.
Comme c’est une série qui parle du quotidien, je pense que je peux tout aborder. Il me suffit de trouver l’angle pour leur faire côtoyer l’improbable. Toutefois, la crédibilité est indispensable : je ne pourrais pas leur faire rencontrer d’extra-terrestre… »
Ce sont les nouvelles technologies qui les intéressent désormais…
« Ils ne veulent surtout pas être en marge ! Ils se sont mis au portable, à Internet… Je regarde la société et je vois les comportements changer : lorsque ça touche la plupart des foyers, je sais que je peux l’appliquer aux Bidochon. Prenez le portable, c’est un vrai progrès mais la plupart du temps utilisé comme un gadget et de manière néfaste : les photos, jouer avec les sonneries… On l’utilise pour tout sauf pour téléphoner ! »
Et cet album sur le progrès, pourquoi ce choix ?
« C’est la suite logique du portable et d’Internet, des exemples de la vie moderne. Je reçois depuis des années des catalogues qui vantent des objets géniaux censés simplifier la vie. Les arguments de vente sont extraordinaires et en font des objets révolutionnaires. Ce sont surtout des objets très drôles et inattendus qui pour la plupart existent vraiment… et Robert Bidochon par son caractère est le client idéal ! Avec lui, le progrès offre son côté le plus néfaste. »
Avez-vous succombé ?
« Évidemment ! Je n’aime pas que l’on s’occupe de mon atelier et j’ai décidé d’y faire le ménage moi-même. J’ai acheté un appareil qui est une sorte de plumeau qui retient la poussière, puis l’on aspire celle-ci dans un second temps dans un tube. Ça n’a jamais marché ! La poussière ne tient pas et ça n’aspire rien du tout… Et pourtant, en lisant l’argument de vente, c’était révolutionnaire. »
Vous abordez aussi la baisse de qualité des produits et surtout l’invasion du marché asiatique…
« Je suis un consommateur qui en a marre d’acheter des trucs qui ne marchent pas ! Durant des années, les réfrigérateurs marchaient 20 ans, aujourd’hui, ils tombent en panne en moins de cinq ans. Ça fait mal car certains ont le savoir-faire mais il est difficile de combattre la notion de prix de revenu très bas en Asie. La chaussure est un autre bon exemple, personnellement je préfère acheter une paire de pompes à 300 euros qui me dure des années et que je fais ressemeler, plutôt que des pompes à 15 euros qui ne me dureront que quelques semaines. »
Vos idées viennent de vos observations ?
« Exactement. Tout ne m’est pas arrivé mais cette série fourmille d’anecdotes qui se sont passées dans mon entourage. Mes beaux-parents ont énormément contribués : ils possèdent par exemple la cheminée qui chauffe l’hiver et qui refroidit l’été avec de fausses buches ! »
Quelle sera la suite des Bidochon ?
« Un sujet rentre dans l’univers des Bidochon quand le plus grand nombre y accède. J’ai de nombreuses idées en tête, notamment l’écologie et le respect de la planète. L’écologie touche tout le monde, même ceux qui s’en foutent. Je ne suis pas un écolo forcené mais c’est agréable de faire du vélo et voir des lapins traverser la route. Là, c’est assez facile, il suffit d’observer le comportement des gens pour voir ce que je vais raconter… notamment à travers Robert. »
Ce succès est-il dû à votre trait si particulier, un peu caricatural ?
« À la base, je n’ai pas de formation de dessinateur, ce qui explique les nombreuses maladresses dans mes dessins. J’aurais eu du mal à faire du dessin réaliste ! Mes faiblesses me permettent de contourner les difficultés et de dessiner rapidement. Je sais, je dessine mal, Mœbius me l’a déjà dit ! Mais pour moi, l’objectif est de faire passer des idées et le dessin n’est qu’un support. Je mets trois jours à dessiner mes cinq pages mais pratiquement un mois pour le scénario… j’ai appris à vivre avec ! »
Robert Bidochon est désormais dans le Petit Robert… ce n’est pas trop difficile de vivre à l’ombre d’une série ?
« Sincèrement, c’est de moins en moins difficile de vivre dans l’ombre des Bidochon. Ça fait 30 ans que je vis sans soucis d’argent et que Robert et Raymonde me permettent le luxe suprême : gérer mon temps comme je l’entends ! La vraie satisfaction, c’est d’écrire des albums qui sont toujours lus. »
Les Bidochon ont du mal à s’exporter au théâtre ou au cinéma. Pourquoi ?
« Je pense que l’identification à la BD est difficile car les lecteurs ont leur propre vision des personnages. Certains m’ont même dit : “Mais Robert n’a pas cette voix-là !” Un comble qui illustre la perception particulière que les fans ont des Bidochon. Au-delà de ça, travailler à plusieurs, c’est difficile, on est obligé de faire des concessions : les comédiens en font parfois trop ou pas assez… C’est pour cela que je me suis recentré sur la BD car là, je fais ce que je veux : je n’ai de compte à rendre à personne. »
Vous n’avez jamais été primé à Angoulême. C’est un regret ?
« Aujourd’hui, être primé là-bas n’aurait aucun intérêt pour moi ! Et puis ça m’obligerait à faire des trucs qui ne m’intéressent pas. À l’époque ça me faisait mal et ça m’a fait douter de mon travail, surtout parce que j’étais jamais nominé. La médaille des Arts et des Lettres qui m’a été décernée et qui récompense une personne qui a contribué à la culture du pays vaut finalement tous les prix. Et puis, une fois la médaille reçue, la photo avec le ministre, on n’en parle plus… »
Vous êtes fidèle à Fluide Glacial depuis vos débuts. Pourquoi ?
« Je suis très attaché à ce journal qui m’a permis de débuter, m’a fait confiance et qui m’a permis d’être ce que je suis aujourd’hui. J’ai eu de nombreuses sollicitations mais je suis toujours resté fidèle car l’état d’esprit est resté le même : plaisir et bonne entente. Et puis je trouve que le journal est un vrai moyen d’exister pour des auteurs : avant même d’être publié en album on peut voir nos planches, découvrir les réactions des fans mais aussi toucher de l’argent !»
Faire autre chose vous aide pour vos développer vos idées ?
« Changer de registre, ça repose. Faire de la musique ou de la peinture ne permet pas de trouver des idées, par contre, d’élargir ses connaissances, d’une certaine manière se nourrir pour mieux recracher. Un gag se construit en fonction d’une certaine culture. Plus le champ de vision est réduit, moins on possède de choses à raconter… Personnellement, je me cultive car j’adore apprendre. J’ai un complexe qui date de mon enfance : j’étais nul en classe et on me disait tout le temps que je n’étais pas capable. En grandissant, je me suis prouvé que j’étais capable de faire – et plutôt bien – ce qui m’était interdit enfant. »
Vous pensez parfois à la retraite ?
« Administrativement, je vais la prendre, mais ça ne m’empêchera pas de travailler. Quand je n’aurai plus rien à dire, j’arrêterai. Par chance, je n’ai pas que la BD dans la vie ! Je peins, je joue de l’accordéon, et je compose également de la musique. Mais c’est vrai, si l’on m’interdisait de continuer, c’est la mort qui m’attend. »
Propos recueillis par David Tapissier/Dr
Pour voir la source de cet article c’est par ici : http://blogs.laprovence.com/comptes/laprovence-bd/index.php/post/08/09/2010/Binet%3A-Pour-les-Bidochon-le-progres-offre-son-cote-nefaste













